• KNOCK

    D’après Jules Romains : Knock ou le triomphe de la médecine.

    Le docteur Knock, nouveau médecin installé dans le village, veut gagner de l’argent.
    Il attire les « clients » par l’annonce de consultations gratuites au cours desquelles il les persuade qu’ils sont malades, bien malades.
    Affolés, les clients se confieront à lui. Mais les soins à donner par la suite ne seront pas gratuits, oh non !
     

    Acte II , scène 1

    …..
    LE TAMBOUR 

    Est-ce que ça serait un effet de votre bonté de me donner ma consultation maintenant ?

    KNOCK 

    Heu… oui. Mais dépêchons-nous. J’ai rendez-vous avec M. Bernard, l’instituteur, et avec M. le pharmacien Mousquet. Il faut que je les reçoive avant que les gens n’arrivent.
    De quoi souffrez-vous ?

    LE TAMBOUR (en riant) 

    Attendez que je réfléchisse ! Voilà. Quand j’ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici (montrant le haut de son ventre). Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille.

    KNOCK (réfléchissant profondément)

    Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille ?

    LE TAMBOUR

    ça me gratouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi.

    KNOCK 

    Désignez-moi exactement l’endroit.

    LE TAMBOUR

    Par ici.

    KNOCK 

    Par ici… où cela, par ici ?

    LE TAMBOUR

    Là. Ou peut-être là… Entre les deux.

    KNOCK

    Juste entre les deux ?… Est-ce que ça ne serait pas plutôt un rien à gauche, là, où je mets mon doigt ?

    LE TAMBOUR

    Il me semble bien.

    KNOCK

    ça vous fait mal quand j’enfonce mon doigt ?

    LE TAMBOUR

    Oui, on dirait que ça me fait mal.

    KNOCK (air grave) 

    Ah ! Ah ! Est-ce que ça ne vous gratouille pas davantage quand vous avez mangé de la tête de veau à la vinaigrette ?


    LE TAMBOUR 

    Je n’en mange jamais. Mais il me semble que si j’en mangeais, effectivement, ça me gratouillerait plus.

    KNOCK

    Ah ! Ah ! Très important. Ah ! Ah ! Quel âge avez-vous ?

    LE TAMBOUR

    Cinquante et un, dans mes cinquante-deux.

    KNOCK

    Plus près de cinquante-deux ou de cinquante et un ?

    LE TAMBOUR (inquiet) 

    Plus près de cinquante-deux. Je les aurai fin novembre.

    KNOCK (lui mettant la main sur l’épaule) 

    Mon ami , faites votre travail aujourd’hui comme d’habitude. Ce soir, couchez-vous de bonne heure. Demain matin, gardez le lit. Je passerai vous voir. Pour vous, mes visites seront gratuites. Mais ne le dites pas. C’est une faveur.

    LE TAMBOUR ( très inquiet)

    Vous êtes trop bon, docteur. Mais c’est donc grave, ce que j’ai ?

    KNOCK 

    Ce n’est peut-être pas encore très grave. Il était temps de vous soigner. Vous fumez ?

    LE TAMBOUR

    Non, je chique.

    KNOCK 

    Défense absolue de chiquer. Vous aimez le vin ?

    LE TAMBOUR

    J’en bois raisonnablement.

    KNOCK

    Plus une goutte de vin…

    LE TAMBOUR

    … Je puis manger ?

    KNOCK

    Aujourd’hui, comme vous travaillez, prenez un peu de potage. Demain, nous en viendrons à des restrictions plus sérieuses. Pour l’instant, tenez-vous-en à ce que je vous ai dit.

    LE TAMBOUR (s’essuyant le front)

    Vous ne croyez pas qu’il vaudrait mieux que je me couche tout de suite ! Je ne me sens réellement pas à mon aise.

    KNOCK (ouvrant la porte)

    Gardez-vous-en bien ! Dans votre cas, il est mauvais d’aller se mettre au lit entre le lever et le coucher du soleil. Faites vos annonces comme si de rien n’était, et attendez tranquillement jusqu’à ce soir.

    (Le tambour sort. Knock le reconduit.)

     

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    Extrait de Knock, Jules Romains - ©Ed. Gallimard.
     

     

    Acte II, scène IV - Knock, la dame en noir.


    Introduction de la scène.
    Nous sommes dans les années 1930. Le docteur Knock vient de s'installer dans un petit village dont les habitants sont rarement malades. La consultation, ce jour-là est gratuite et beaucoup de gens du village en profitent pour aller voir le nouveau docteur. Une riche fermière vient d'entrer dans son cabinet. Elle lui explique qu'elle a beaucoup de travail...

     

    Knock ou le triomphe de la médecine de Jules ROMAINS

     


    KNOCK
    Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner?


    LA DAME
    Oh! non.


    KNOCK
    Et pourtant vous souffrez.


    LA DAME
    Ce n'est pas le mot. J'ai plutôt de la fatigue.


    KNOCK
    Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s'approche d'elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.


    LA DAME
    Non.


    KNOCK, il l'ausculte.
    Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle, étant petite?


    LA DAME
    Je ne me souviens pas.


    KNOCK,il lui palpe et lui percute le dos, lui presse brusquement les reins.
    Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant? Une espèce de courbature?

     
    LA DAME
    Oui, des fois.


    KNOCK,il continue de I'ausculter.
    Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.


    LA DAME
    Ça se peut bien.


    KNOCK, très affirmatif.
    C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse.

    LA DAME
    Ah oui!
    Un silence.


    KNOCK, la fait asseoir.
    Vous vous rendez compte de votre état?


    LA DAME
    Non.


    KNOCK,il s'assied en face d'elle.
    Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie?


    LA DAME
    J'ai envie.


    KNOCK
    J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.


    LA DAME
    Oh! là! là! J'ai bien eu du malheur de tomber de cette échelle!


    KNOCK
    Je me demande même s'il ne vaut pas mieux laisser les choses comme elles sont. L'argent est si dur à gagner. Tandis que les années de vieillesse, on en a toujours bien assez. Pour le plaisir qu'elles donnent!


    LA DAME
    Et en faisant ça plus... grossièrement, vous ne pourriez pas me guérir à moins cher?... à condition que ce soit bien fait tout de même.


    KNOCK
    Ce que je puis vous proposer, c'est de vous mettre en observation.


    LA DAME
    Oui, c'est ça.


    KNOCK, tandis qu'il rédige l'ordonnance, assis à sa table.
    Vous vous coucherez en arrivant. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d'eau de Vichy toutes les deux heures, et, à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j'aimerais autant que vous vous passiez de biscuit. A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaieté sont revenues, c'est que le mal est moins sérieux qu'on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer. Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, nous commencerons le traitement. C'est convenu?
    LA DAME, soupirant.
    Comme vous voudrez.

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    Acte 2, scène VI - Knock, les deux gars de village.


    KNOCK
    Quelle est la première personne? (Deux gars s'avancent. Ils se retiennent de rire, se poussent le coude, clignent de l'oeil, pouffant soudain.) Lequel de vous deux?


    LE PREMIER GARS, regard de côté, dissimulation de rire et légère crainte.
    Hi! hi! hi! Tous les deux. Hi! hi! hi!


    KNOCK
    Vous n'allez pas passer ensemble?


    LE PREMIER
    Si! si! hi! hi! Si! si!


    KNOCK
    Je ne puis pas vous recevoir tous les deux à la fois. Choisissez. D'abord, il me semble que je ne vous ai pas vus tantôt. Il y a des gens avant vous.


    LE PREMIER
    Ils nous ont cédé leur tour. Demandez-leur. Hi! hi! (Rires et gloussements.)


    LE SECOND, enhardi.
    Nous deux, on va toujours ensemble. On fait la paire. Hi! hi! hi! (Rires à la cantonade.)


    KNOCK, il se mord la lèvre et du ton le plus froid:
    Entrez. (Il referme la porte. Au premier gars.) Déshabillez-vous. (Au second, lui désignant une chaise.) Vous, asseyez-vous là. (Ils échangent encore des signes, et gloussent, mais en se forçant un peu.)


    LE PREMIER, il n'a plus que son pantalon et sa chemise.
    Faut-il que je me mette tout nu?


    KNOCK
    Enlevez encore votre chemise. Ça suffit. (Knock s'approche, tourne autour de l'homme, palpe, percute, ausculte, retourne les paupières, retrousse les lèvres. Ramenez les genoux. (Il palpe le ventre, applique çà et là le stéthoscope.) Allongez le bras. (Il examine le pouls. Il prend la pression artérielle.) Bien. Rhabillez-vous. (Silence. L'homme se rhabille.) Vous avez encore votre père?


    LE PREMIER
    Non, il est mort.


    KNOCK
    De mort subite?


    LE PREMIER
    Oui.


    KNOCK
    C'est ça. Il ne devait pas être vieux?


    LE PREMIER
    Non, quarante-neuf ans.


    KNOCK
    Si vieux que ça! (Long silence. Les deux gars n'ont pas la moindre envie de rire. Puis Knock va fouiller dans un coin de la pièce contre un meuble, et rapporte de grands cartons illustrés qui représentent les principaux organes chez l'alcoolique avancé, et chez l'homme normal. Au premier gars, avec courtoisie.) Je vais vous montrer dans quel état sont vos principaux organes. Voilà les reins d'un homme ordinaire. Voici les vôtres. (Avec des pauses.) Voici votre foie. Voici votre cœur. Mais chez vous, le cœur est déjà plus abîmé qu'on ne l'a représenté là-dessus.
    Puis Knock va tranquillement remettre les tableaux à leur place.


    LE PREMIER, très timidement.
    Il faudrait peut-être que je cesse de boire?


    KNOCK
    Vous ferez comme vous voudrez. (Un silence.)


    LE PREMIER
    Est-ce qu'il y a des remèdes à prendre?


    KNOCK
    Ce n'est guère la peine. (Au second.) A vous, maintenant.


    LE PREMIER
    Si vous voulez, monsieur le docteur, je reviendrai à une consultation payante?


    KNOCK
    C'est tout à fait inutile.


    LE SECOND, très piteux.
    Je n'ai rien, moi, monsieur le docteur.


    KNOCK
    Qu'est-ce que vous en savez?


    LE SECOND, il recule en tremblant.
    Je me porte bien, monsieur le docteur.


    KNOCK
    Alors pourquoi êtes-vous venu?


    LE SECOND, même jeu.
    Pour accompagner mon camarade.


    KNOCK
    Il n'était pas assez grand pour venir tout seul? Allons! déshabillez-vous.


    LE SECOND, il va vers la porte.
    Non, non, monsieur le docteur, pas aujourd'hui. Je reviendrai, monsieur le docteur